Histoire de la sériciculture dans les Pyrénées-Orientales.

L'exemple de Catllar (en catalan : Catllà), petite commune située près de Prades.

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Depuis la seconde moitié du XIXe siècle jusqu'à environ 1930, la sériciculture fut l'une des activités principales de Catllà : activité saisonnière (quelques semaines au printemps) mais suffisamment rentable pour qu'une soixantaine de familles s'y adonnent, soit quasiment tout le village. Véritable modèle pour les autres communes du département, Catllà reçut d'innombrables récompenses, et les acheteurs étrangers ne s'y trompaient pas, qui payaient souvent très cher les cocons produits dans le village. De cette activité, ne restent aujourd'hui que des souvenirs, quelques mûriers et de hautes maisons aux vastes terrasses situées au dernier étage : les magnaneries.

 

Une activité saisonnière et rentable

Pour bien comprendre la suite de cet article, quelques précisions sont indispensables. Ainsi, on emploie rarement dans ce métier le terme trop savant de "sériciculture", on préfère parler "d'éducation du ver à soie", celui qui pratique l'élevage étant appelé "éducateur". Quant à l'activité elle-même, elle consiste à faciliter et à contrôler le développement du bombyx, depuis l'éclosion de l'oeuf jusqu'au moment où la chenille a fini de tisser son cocon. Pour cela, deux nécessités : se procurer une grande quantité de feuilles de mûrier blanc, la nourriture préférée du ver à soie, et disposer d'un local suffisamment chaud et aéré afin que les diverses mues de l'insecte se passent dans les meilleures conditions.

Au départ, l'éducateur reçoit une certaine quantité d'oeufs, appelés "graine", qui lui sont fournis par un producteur spécialisé. Les oeufs ne sont pas comptés, mais pesés, l'unité de poids utilisée étant l'once, qui équivaut à 25 grammes. Un modeste éducateur se contentera de quelques grammes de graine, et son élevage s'appellera une chambrée, d'autres prendront de deux à six onces, et l'on parlera alors de magnanerie.

L'éducation commence au mois de mars ou avril. La croissance du ver dure trente à trente-cinq jours, pendant lesquels il change quatre fois de peau. Après la quatrième mue, son appétit augmente, puis, quand il a fini de manger, il s'enveloppe dans un cocon.

Placés d'abord sur des claies ou treillis, les vers montent sur des branches de bruyère au moment où ils se préparent à filer. C'est ce qu'on appelle l'encabanage. Six jours après la montée, a lieu le déramage, ou récolte des cocons. Ils sont classés par catégories, puis on enlève la bourre qui les entoure. C'est le débavage.

Une fois les cocons recueillis, ils sont vendus au kilo, l'acheteur étant le plus souvent le fournisseur de la graine. Les cocons serviront bien sûr à la confection de la soie, mais aussi au grainage, c'est-à-dire à la ponte de nouveaux oeufs. L'essentiel de la production de Catllà était d'ailleurs destinée au grainage, en raison de sa qualité exceptionnelle.

 

La sériciculture dans les P-O

L'éducation du ver à soie était pratiquée en Chine depuis la plus haute Antiquité. De là, elle se transmit en Inde, puis au Moyen-Orient. Son arrivée en Europe occidentale semble avoir suivi deux filières.

La première passe par Constantinople, et par l'empereur Justinien , au VIe siècle. De Constantinople, le mûrier et le ver à soie parviennent jusqu'en Italie. En France, il faut attendre le XIIIe siècle pour que la sériciculture gagne le Comtat Venaissin (alors propriété pontificale). Mais ce n'est qu'avec Olivier de Serres, à la fin du XVIe siècle, que cette activité prendra une ampleur nationale.

La deuxième filière est celle de la conquête arabe, au VIIIe et surtout au IXe siècles. Peu à peu, le ver à soie remonte l'Espagne, jusqu'au Roussillon. Là encore, c'est aux alentours des années 1600 que la sériciculture paraît prendre une extrême importance. Et donc, au moment de son annexion par la France, le Roussillon comptait de nombreuses plantations de mûriers, sa production de soie étant loin d'être négligeable.

Mais il semble que de terribles gelées aient, en 1709, détruit l'ensemble des mûriers roussillonnais . Tout est à refaire, et en 1723 un nouvel essor se dessine : des fonds sont accordés par l'État pour la plantation de mûriers blancs le long des grands chemins de la province, partout où le climat permet l'éducation du ver à soie. Trois pépinières existent à Perpignan, à Prades et au Boulou, contenant en tout 28.000 mûriers. Dans les années qui suivent, les intendants qui se succèdent à la tête du Roussillon multiplient leurs efforts pour développer les plantations et encourager les éducateurs. Pourtant, à la veille de la Révolution, les résultats obtenus ne semblent pas à la hauteur des espérances, comme le constate en 1788 le subdélégué Poeydavant :

"L'espoir de créer une nouvelle branche de commerce dans un pays écarté, qui est encore pour ainsi dire dans l'enfance à beaucoup d'égards, avoit engagé à établir différentes pépinières de mûriers ; mais depuis plusieurs années on les a abandonnées, et il n'en subsiste qu'une à Perpignan."

Poeydavant se console en pensant que, si le but principal de la pépinière n'a pas été atteint, "cet établissement a du moins utilement servi à peupler les campagnes d'une quantité considérable de mûriers qui sont une ressource pour le chauffage."

Il faudra attendre la Restauration pour que la sériciculture soit relancée dans le département, sous l'impulsion de propriétaires férus d'agronomie, à l'image de François Jaubert de Passa ou de la famille Bresson. Mais les cocons étaient vendus à un prix si ridicule que cela n'encourageait guère les vocations. En 1828, il n'existe dans toutes les P-O que 19.400 mûriers plantés, dont à peine 4.000 sont en exploitation.

Sous la Monarchie de Juillet, l'effort s'accentue. On arrive très vite à dépasser les 40.000 pieds de mûrier. Magnaneries et filatures fleurissent, en particulier dans le canton de Latour-de-France, grâce aux efforts du marquis de Ginestous :

"M. De Ginestous faisait appliquer la taille perfectionnée des mûriers par des ouvriers du Gard. Des ouvrières qu'il avait appelées de ce département dirigeaient les magnaneries. Les chambrées de Caladroy et de Bélesta donnèrent les plus beaux résultats ; il avait établi une filature parfaitement organisée et qui rendait de grands services à la Sériciculture de la contrée."

Hélas, à partir de 1841, commence un terrible cycle de maladies : c'est d'abord la muscardine, qui envahit peu à peu toutes les magnaneries, desséchant les vers avant qu'ils aient subi leur métamorphose. Ses ravages sont tels qu'en 1849 les magnaneries sont presque toutes à l'abandon. Suspendues jusqu'en 1856, les éducations reprennent, mais trois ans plus tard apparaît une nouvelle maladie, la flacherie : le corps du ver devient mou et se décompose en exhalant une odeur infecte.

Cette dernière maladie est paradoxalement à l'origine des progrès ultérieurs de la sériciculture catalane. Elle a permis en effet de mettre en évidence une race de vers particulièrement résistante, la "jaune milanaise originaire de Smyrne". Améliorée au fil des ans, cette race robuste, fournissant des cocons très denses, va permettre au Roussillon de prendre plusieurs longueurs d'avance sur l'Espagne et sur les autres régions méditerranéennes.

Une date a valeur de symbole dans l'essor séricicole du Roussillon, c'est celle de 1867, avec la venue de Pasteur dans le département. Voilà comment A. Siau raconte ce séjour studieux :

"En 1867, M. Pasteur visita avec nous et notre digne Président plusieurs éducations de diverses localités ; nous vîmes M. Pasteur sans cesse préoccupé de ses études sur les vers à soie. Après une excursion longue et pénible, il nous communiqua ses impressions et nous fit part de ses découvertes sur les caractères de la pébrine et de la flacherie. A la suite de cette conférence, il nous fut donné d'apprécier son dévouement. Accablé par la fatigue, il éprouva de fortes douleurs gastralgiques.

A peine remis, il voulait se rendre sur un point très éloigné de la ville, pour y observer, sur des feuilles de mûriers, les traces de moisissure du Septi-Sporia Mori (la rouille) à laquelle nous attribuions l'une des causes d'infection. Nous nous y opposâmes. Après le départ de M. Pasteur, les cocons de diverses chambrées lui furent adressées dans le Gard par la Commission, pour être soumis à son examen."

Les travaux et les observations de Pasteur permirent une nouvelle amélioration de la race évoquée plus haut. Cette fois-ci, la sériciculture était vraiment lancée. En 1869, l'élevage était exercé dans 54 communes par 324 magnaniers qui élevèrent 439 onces de semence. La récolte produisit 14.007 kilos de cocons, soit un rendement de 32 kilos par once. En 1874, les éducations étaient répandues dans 75 communes. 550 onces de graine produisirent 19.828 kilos de cocons (rendement : 36 kilos par once).

En 1875, nouveaux progrès sensibles : 472 éducateurs en tout, dans 88 communes, ont mis en éclosion 598 onces de graine, pour un produit de 25.000 kilos. Ce qui donne un rendement de près de 42 kilos par once, alors que pour l'ensemble de la France le rendement moyen, la même année, a dépassé tout juste les 25 kilos.

Par la suite, l'activité diminue peu à peu, pour se concentrer sur un nombre plus restreint de communes : Millas, Néfiach, Latour-de-France, Estagel, Montner, Céret, Ille et surtout Catllà fournissent l'essentiel des éducateurs et d'une production soumise aux lois du marché, avec une concurrence de plus en plus sévère des cocons étrangers vendus beaucoup moins cher. Ce sera d'ailleurs la cause essentielle du déclin progressif de la sériciculture en Roussillon, les dernières magnaneries de Catllà ayant cessé leurs activités dans les années 1930.

 

La suprématie de Catllà

Les diverses statistiques publiées à la fin du XIXe siècle montrent que si, dans de nombreuses communes, la sériciculture n'a été qu'une mode passagère, il n'en a pas été de même pour Catllà. Ainsi, pour l'année 1887, il y avait dans la commune 68 éducateurs ayant mis à incubation 2.017 grammes de graine. Seule la ville d'Ille fait légèrement mieux, avec 76 éducateurs et 2.160 grammes, mais pour une population cinq fois supérieure à celle de Catllà. En 1894, on compte dans le village 61 éducateurs ayant mis à incubation 2.098 grammes. C'est mieux qu'Ille, mais moins bien que Millas, qui a pris la tête avec 125 éducateurs et 3.335 grammes. Là encore, il faut tenir compte de la différence de population. En 1900, enfin, si Millas conserve la tête (101 éducateurs et 2.620 grammes), Catllà est toujours en seconde position (58 éducateurs et 1.930 grammes).

Si l'on analyse plus en détail les chiffres de cette année 1900, on constate qu'à Catllà la moyenne de graine élevée par éducateur est de 33 grammes, soit à peine plus d'une once, preuve qu'il s'agit d'une activité de gens modestes, trouvant dans la sériciculture des ressources d'appoint non négligeables, mais insuffisantes pour vivre. La graine a produit en tout 4768,5 kilos de cocons, ce qui donne un rendement proche de 62 kilos par once. Certaines communes obtiennent de meilleurs rendements, mais il faut savoir que les cocons de Catllà, utilisés presque essentiellement pour le grainage, étaient vendus deux à trois fois plus cher que s'ils avaient servi pour la confection de soie.

Car ce qui fait la supériorité de Catllà, c'est la qualité de ses cocons, preuve d'une éducation particulièrement soignée, qui a valu aux habitants de la commune de nombreuses récompenses décernées par la commission départementale de sériciculture. En 1888, des médailles sont décernées à Michel Villefranche, Alexandre Gueyne, Ferréol Salvat, Hippolyte Freixe, Michel Bruzy, Étienne Berthe, Jacques Gorce et Antoine Galiay-Boher. En 1892, c'est la commune tout entière qui se voit félicitée par la remise d'un grand diplôme d'honneur.

En 1900, alors que "l'industrie périclite presque dans le département", onze éducateurs de Catllà sont pourtant récompensés : Hippolyte Freixe, Sauveur Marc, Antoine Galiay, Raymond Vernet, Isidore Bruno, la veuve Marc, Rose Gueyne, Thérèse Mestres, Michel Bruzy, Germain Vernet et Xavier Vernet.

Terminons par l'année 1910, où une prime de 10 francs est attribuée à Marie Bails, Michel Boher, Emmanuel Bourreil, François Bourreil, Joseph Delseny, Jean Dorca, Hippolyte Freixe, Rose Gueyne, Bruno Pipo Vidal, Rose Riqué, Augustin Riqué, Laurent Riqué, Michel Salètes, Jacques Serradeil, Raymond Vidal, Louis Vernet, Pierre Vernet, Denis-Louis Vernet, soit en tout 18 éducateurs.

Voici enfin deux comptes-rendus de visite de la commission départementale de sériciculture. Le premier date du 1er juin 1908 :

"La visite des magnaneries de Catllar a donné lieu de remarquer combien était comprise la bonne tenue des éducations de ce petit centre séricicole.

Ce sont toujours les mêmes races qui constituent le fond des éducations, Brianza et Var pour une petite partie, Pyrénées pour la majorité, avec quelques claies de vers zébrés ; ces derniers, forts et robustes, tissent des cocons petits mais de consistance ferme dont 450 pèsent le kilogramme quand il en faut 525-550 pour la moyenne des autres races.

Les éducations bien régulières, bien conduites, le matériel bien entretenu, les locaux propres et en bon état ; aussi ne voit-on nulle part trace de maladie.

Tous les cocons provenant de ces éducations vont au grainage, peu suivent le chemin de la filature."

Le président de la sous-commission

P. Xambeu

 

Second compte-rendu, rédigé le 22 juin 1910 par L. Cassarini, ingénieur agronome :

"A Catllar, comme sur beaucoup d'autres points, les éducations de vers à soie ont été retardées cette année, les mûriers ayant eu fort à souffrir des gelées des premiers jours d'avril. La feuille a même manqué à quelques propriétaires ; certains en ont fait venir de Perpignan, d'Elne etc..., d'autres ont été obligés de sacrifier une partie des vers.

Comme d'usage, les éducations sont très bien conduites, régulières, les locaux sont propres, en bon état. Nulle part il n'y a traces de maladies. Il est vraiment difficile de faire un classement entre plus de 50 éducateurs, tous au courant de leur métier et ayant autant de mérite les uns que les autres…"

Que peut-on ajouter de plus à ce tissu d'éloges ? Ce qui est certain, c'est que le dynamisme et la capacité d'innover resteront une constante du village, même après la disparition de la sériciculture. Nous en voulons pour preuve le succès des fraises de Catllà dans les années Cinquante, puis celui du muguet, une activité encore plus saisonnière que l'éducation des vers à soie.

 

Jean Tosti

 

Pour en savoir plus : souvenirs d'un sériciculteur

Pour en savoir plus : Le ver à soie et l'Encyclopédie

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