1907 : la révolte des vignerons

Les raisons profondes de la crise

1 : Les raisons profondes de la crise

3 : Le meeting de Perpignan

2 : De la mévente à la révolte

4 : De la violence à l'apaisement

 

 

Pendant des siècles, depuis l'essor démographique de l'an mil, la situation de la viticulture avait été à peu près la même : on produisait du vin pour la consommation familiale, pour celle du seigneur ou de l'abbaye dont on dépendait, plus rarement pour l'exportation. La vigne était cultivée par les plus pauvres, sur des coteaux ainsi que sur les plateaux non irrigués. Quant au "regatiu", il était essentiellement réservé aux cultures céréalières.

Pourtant, au XVIIIe siècle, on note déjà une première tentation de monoculture viticole: les paysans du Roussillon et du Fenouillèdes, constatant que leurs vins sont appréciés et se vendent nettement mieux que leurs blés, plantent des vignes non seulement sur les terres incultes, mais aussi de façon clandestine car c'est contraire aux lois en vigueur, sur les bonnes terres. L'abbé Marcé, curé de Corneilla-la-Rivière, dans un ouvrage d'agronomie paru en 1785, condamne d'ailleurs cette évolution, estimant que "l'appat d'une récolte plus abondante est préjudiciable au proprietaire, parce que souvent son vin tourne et qu 'il ne retire pas l'argent des frais et du travail, préjudiciable à la patrie parce que ces vins discréditent les bons. "

Il est vrai que certains vins ont une réputation bien établie depuis le Moyen-Age, à l'image du Rivesaltes (on en avait expédié en 1445 pour les fêtes que le roi de Navarre avait organisées en l'honneur de son gendre, le comte de Foix). Quant aux vins de Collioure, leur réputation est encore plus ancienne, puisqu'elle pourrait remonter à l'Antiquité. Cependant, dès le XVIIIe siècle, le Roussillon connaît des difficultés pour la commercialisation de son vin, et les viticulteurs sont nombreux à exiger d'importants droits de douane sur les vins espagnols. Certains cahiers de doléances se font l'écho de leurs préoccupations, notamment ceux de Rivesaltes, de Salses et de Clairà. Voici par exemple un extrait du cahier de Salses:

"Nos vins qui passoient autrefois en Espagne ni passent plus aujourd'huy à cause du droit de dix livres par charge d'entrée imposé par le Roy d'Espagne. Ce débouché nous étant fermé, le Port Vendres sembloit nous en ouvrir un non moins favorable et il le feroit sans doutte si nottre monarque mettoit sur le vin d'Espagne le même droit que celluy-ci a mis sur le vin de France du moins dans les ports du Roussillon et du Languedoc. Il n'est pas d'autre moyen pour vendre cette denrée, la seule qui, par la quantité des espèces qu'elle nous fait entrer, peut restaurer et revivifier la province... "

Il semble bien qu'on ait eu affaire, à partir de 1780, à la première grande crise viticole, qui se poursuivra jusqu'en 1789. En 1782, la baisse des prix est évaluée à 66 % et il faut donner le vin à vil prix, ou encore le convertir en eau-de-vie. Toujours en 1782, seuls 60 000 hectolitres sur 260 000 produits sont exportés, soit moins du quart de la production.

Dans la première moitié du XIXe siècle, même si la viticulture continue de grignoter du terrain, on ne peut pas encore parler de véritable essor, trop d'éléments s'y opposent :

- Le prix des céréales, beaucoup plus élevé dans notre région que dans le reste de la France, notamment sous l'Empire, incite les agriculteurs à en développer la production, même si la commercialisation de leurs blés est parfois difficile.

- Le protectionnisme, s'il rend difficiles les importations de vins étrangers, est surtout nuisible à l'exportation de nos vins, frappés de droits excessifs.

- la modernisation des techniques se fait très lentement, et presque uniquement dans les grands domaines. Pour la taille, le sécateur commence à se répandre sous la Restauration, mais c'est surtout la serpette (podadora) qui est utilisée, et les raisins sont encore foulés dans le trull.

- ajoutons enfin le poids des tracasseries administratives, telles que le ban des vendanges ou encore un édit royal de 1832 qui interdit toute nouvelle plantation de vigne sans une "permission expresse de sa Majesté".

Deux éléments vont être essentiels pour le grand démarrage viticole, et tous deux se produisent sous le Second Empire: c'est d'abord l'alignement du prix du blé des P.O. sur l'ensemble des blés français, qui va entraîner un rapide effondrement de la céréaliculture ; ainsi passe-t-on de 95 000 hectares cultivés en 1852 à 62 000 en 1882. C'est ensuite et surtout le libre-échange, lié à l'ouverture de nombreuses routes et à la croissance du chemin de fer. Donc, à cette époque, on transforme en vignes de nombreux hectares de terres irrigables et l'on multiplie les plantations de vignobles de l'aspre. Voici d'ailleurs quelques chiffres assez éloquents sur les surfaces plantées en vigne dans le département :

1816: 30 000 ha

1863: 51 490 ha

1829: 39 526 ha

1875 : 57 674 ha

1849 : 47 930 ha

1878: 68 253 ha

Ces chiffres sont d'autant plus éloquents qu'il faut penser que, pendant cette même période, les régions trop montagneuses, qui fournissaient un vin de faible degré, ont dû abandonner la viticulture, ne pouvant résister à la concurrence commerciale (Conflent, Vallespir).

La commercialisation du vin dans les P.-O. se crée de façon très empirique. Les intermédiaires de toutes sortes se multiplient ; des centaines de courtiers sillonnent les campagnes, ce qui rend très coûteux le système commercial. Les gros négociants prospèrent sous le Second Empire: à Rivesaltes, ils étaient dix en 1856, ils sont quarante-cinq en 1872. Face à ces négociants, les viticulteurs, inorganisés, sont incapables de lutter et sont obligés d'accepter les prix qu'on veut bien leur proposer. Mais qu'importe, pour l'instant tout va bien: entre 1852 et 1882, le produit des vignes est passé de 9 400 000 francs à 68 150 000 francs, somme qui correspond à 80,2 % du produit agricole végétal du département. On en est bien arrivé au stade de la monoculture avec tous les risques que présente à long terme une semblable situation.

 

LA CRISE DU PHYLLOXERA

Ce petit puceron jaune venu de l'Amérique va jouer un rôle capital dans l'évolution viticole et, nous le verrons, il est indirectement une des causes des événements ultérieurs. Il apparaît pour la première fois en 1863 dans le Gard et, pendant plus de quinze ans, va dévaster le Gard, I'Hérault et une partie de l'Aude, tout en épargnant les Pyrénées Orientales. Dans les premières années, la maladie est donc une mine d'or pour le département : les prix flambent et l'hecto dépasse fréquemment 40 francs. Voilà pourquoi, en quelques années, le vignoble roussillonnais se développe à un rythme accéléré: de 1863 à 1882, on est passé de 51 490 à 76 030 hectares, soit une progression d'environ 50 % en moins de vingt ans.

Mais, à partir de 1878,1'insecte fait son apparition, très exactement le 23 février, sur les ceps d'une vigne proche de Prades. Certes, à cette époque on sait comment lutter contre le phylloxéra, mais i'invasion sera catastrophique, car on est encore inorganisé et on n'a ni le courage, ni l'argent nécessaire pour arracher les vignes malades et les remplacer par des souches américaines sur lesquelles on greffera des cépages traditionnels. Reconstituer sa vigne demande d'importants capitaux, et ce sera beaucoup plus facile pour les gros propriétaires que pour les petits.

La chute est brutale : de 76 000 hectares en 1882, on est passé à 42 640 en 1891. Pourtant, on a mis tant d'espoirs dans le vin que le vignoble ne tarde pas à se reconstituer, même si l'on n'atteint plus les chiffres d'avant la crise : en 1896, on est revenu à 55 282 hectares et à 69 027 en 1903. Mais la prospérité n'est retrouvée qu'en apparence, et les viticulteurs, souvent désemparés, constatent que les problèmes prennent un malin plaisir à se multiplier.

L'utilisation des plants américian, avec les travaux de greffe et de taille, représente une véritable rupture avec la vieille routine. Ces nouveaux plants sont très sensibles aux maladies, contre lesquelles il faut lutter sans répit, à grand renfort de soufre et de sulfate de cuivre. Donc, les coûts ont énormément augmenté, mais les viticulteurs croient avoir trouvé le moyen de s'en sortir en accroissant les rendements, en multipliant les plants à gros rendements, mais à faible degré. En 1878, les vins titrant moins de 11° représentaient environ la moitié de la production des P.-O. En 1904, ils en représentent plus des deux tiers. Les rendements sont passés de 19,5 hl/ha en 1882 à 43,85 hl/ha en 1897.

Et puis il y a toujours cette multitude d'intermédiaires douteux, ces courtiers redoutables qui achètent la production aux cours les plus bas. ll y a aussi la concurrence des grands domaines (36 % de la production de tout le midi viticole en 1907) qui sont sortis renforcés par la crise phylloxérique et peuvent se permettre de laisser baisser les prix pour mieux écouler la totalité de leurs stocks. Face à tout cela, un seul remède: I'union, l'entraide, dont certains commencent à sentir la nécessité. Le syndicalisme agricole voit le jour en 1886, mais à cette époque il a surtout pour but l'achat des produits nécessaires à la viticulture, afin de s'opposer aux marges bénéficiaires des intermédiaires. C'est à peu près dans le même esprit que naîtra, en 1907, le Syndicat Professionnel Viticole et Agricole de la Vallée de l'Agly et de la rive gauche de la Têt. De son côté, le Crédit Agricole Mutuel voit le jour en 1901, à l'initiative des membres du syndicat agricole de Montner. Enfin, juste avant les événements du printemps 1907, naissent les deux premières coopératives, à Bompas et à Baixas.

Mais il est déjà trop tard pour certains, que la mévente des vins depuis 1904 achève de ruiner.

 

 

Les histoires qui font l'Histoire