Le loup : mythe et réalité

I. LA RÉALITÉ : LE LOUP AU XIXème SIÈCLE

IV. LE DIABLE A-T-IL CRÉÉ LE LOUP ?

II. LE LOUP ET LA TOPONYMIE

V. LA LYCANTHROPIE : HOMMES-LOUPS ET FEMMES-LOUVES.

III. MALÉFICES ET REMÈDES DE "BONNE FEMME."

VI. ENTRE MYTHE ET RÉALITÉ : LA BÊTE DE GÉVAUDAN

 

 Cette étude sur le loup dans les Pyrénées-Orientales (et ailleurs) a été réalisée en 1985, avec une classe d'élèves du collège Pierre Fouché, à l'occasion d'un travail sur la commune de Rabouillet.

 

VI. ENTRE MYTHE ET RÉALITÉ : LA BÊTE DE GÉVAUDAN

Quand on parle du loup, on en voit la queue, du moins si l'on en croit le proverbe. Autrefois, on parlait si souvent de lui qu'on avait pris l'habitude de le voir partout. Pensons par exemple à ce malheureux musicien dont nous parle Dassoucy (Aventures burlesques, 1858) : il s'appelait Pierre Gautier et il traversait une forêt. Il y rencontra "une troupe de paysans qui cherchaient un enfant, que suivant leur opinion, le loup-garou avait mangé ; ayant aperçu le visage noir de cet illustre moricault, ils le prirent pour le loup-garou dévorateur de cet enfant, et le lui demandèrent. Monsieur Gaultier ne voulant aucunement avouer qu'il fût un loup-garou et moins encore leur revomir cet enfant qu'il n 'avait pas mangé, ils le jetèrent du haut de son cheval et l'accablèrent de coups" : cela se passait au XVlle siècle.

Histoire ou légende, le loup dévorateur d'enfants est une véritable obsession à travers l'Histoire. Il y avait d'ailleurs des loups célèbres. Au XVe siècle, alors que les loups entraient parfois dans Paris, on parlait beaucoup d'un certain Courtaud évoqué dans le Journal d'un bourgeois de Paris sous Charles Vl et Charles Vll. On lui avait donné ce surnom parce qu'il manquait de queue. Il répandait partout l'épouvante et la mort. On en parlait comme on fait du larron des bois et l'on disait à ceux qui allaient aux champs de "se défier de Courtaud". Mais Courtaud est largement battu au hit-parade des "dévoreurs d'enfants" par la Bête du Gévaudan.

La première apparition de la bête remonte au mois de Juin 1764, dans la forêt de Mercoire et aux environs de Langogne. Elle y serait restée trois ou quatre mois, dévorant de nombreux enfants, avant de parcourir plusieurs paroisses voisines et de se fixer enfin du côté de Saint Alban. La liste des victimes s'accroît presque de jour en jour, et les témoignages les plus étranges se multiplient : la bête ressemble certes au loup, mais son rugissement tout particulier fait penser à un grand félin ; selon certains, c'est une hyène qui s'est échappée d'une ménagerie, ou encore un monstre né de l'accouplement d'un ours et d'une louve. Elle est impénétrable aux balles tirées à bout portant, qui semblent glisser sur sa peau; quelques-uns même l'ont entendue parler ! Voici, sorte de synthèse de toutes ces extravagances, la description qu'en fait le curé de Loncières au début de l'année 1765 :

"L'animal féroce et vorace a un corps allongé, et par conséquent deux fois plus long qu'un loup ordinaire et beaucoup plus haut. Il est bas des pieds de devant qui sont forts, et ses pattes sont extrêmement larges et armées de griffes redoutables dont l'empreinte sur la terre molle ou sur le neige s'enfonce de la longueur d 'un doigt. La teste est fort grosse et le front large ; elle va en diminuant, finissant en museau, la gueule énorme quasi toujours ouverte avec des dents si meurtrières et si tranchantes qu'elles séparent en peu de temps la teste d'une personne, en un mot coupantes comme des rasoirs. Les oreilles sont extremement courtes, mais droites et relevées les yeux sont étincellants qui inspirent de la frayeur, le poitrail beaucoup large, quasy comme celui d'un cheval, de différentes couleurs, les pieds de derrière plus hauts que ceux de devant, sans griffes ne donnant presque d'empreinte, si ce n'est comme une espèce de talon. Les côtés du corps sont rougeâtres, le dessous du ventre blanc, le dos de couleur noirâtre avec une raye noire tout le long du dos, la queue longue, fournie et retroussée. Il est d'une agilité et d'un vitesse extrême, il est fin et rusé, faisant la distinction du sexe dont il est amoureux pour le détruire ; il ne séjourne jamais dans le bois, mais y passe lorsqu'il est poursuivi. Il se cache ordinairement dans les communs et les pâturaux sous des genévriers et lève sa teste pour examiner sa proye et y saute dessus en bondissant. Il est encore si fin et si rusé comme l'on l'a remarqué il n'y a pas longtemps, qu'il s'assit sur son crû sur le haut de quelques roches ou quelque élévation pour examiner ce qui se passe dans les vallons, communs et pasturaux, et lorsqu'il veut s'approcher de sa proye, il va ventre à terre en rampant comme un serpent. Il a la peau fort dure, le poil long et luisant."

Vers le mois de novembre, les syndics des diocèses de Mende et de Viviers font publier chacun qu'une récompense de 200 livres sera attribuée à celui qui viendra à bout de la Bête, et, peu de temps après, les états du Languedoc votent une prime de 2000 livres ayant le même objet. Il faut dire que les paysans, terrorisés, n'osaient plus quitter leurs maisons. Un mois plus tard, la récompense augmente de 6000 livres, promises par le roi lui-même. L'appât du gain semble alors plus fort que la peur, et, en février 1767, un corps de 20.000 chasseurs venus de Gévaudan, de l'Auvergne et du Rouergue se lance sur les traces de la bête, mais sans résultat. Et les massacres continuent.

En ce début d'année 1765, les battues se multiplient ; les chasseurs les plus réputés de France viennent aussi tenter leur chance, mais aucun d'entre eux n'arrive à venir à bout du monstre, dont les exploits se répandent dans toute l'Europe. Le roi décide alors d'envoyer sur les lieux François Antoine, lieutenant de ses chasses, avec un détachement choisi parmi les gardes-chasse de ses capitaineries de Versailles et de Saint-Germain-en-Laye. François Antoine arrive en juin 1765, mais ses efforts vont demeurer vains, la bête continuant tout l'été à dévorer femmes et enfants et à narguer les balles. Voici deux témoignages recueillis par F. Antoine lui-même :

Le 8 septembre, une jeune fille du village de la Vachellerie, paroisse de Paulhac, disparaissait soudain vers les sept ou huit heures du soir, et l'on ne retrouvait d'elle que sa coiffure qui avait été rapportée par un berger.

M. Antoine, prévenu à une heure du matin de cet enlèvement, se rendit trois heures après, avec quatre gardes-chasses, et nombre d'habitants, au bois d'Armond, situé à courte distance du village de la Vachellerie pour y faire les recherches nécessaires :

"Nous avons reconnus que cette fille y avoit épluché un petit bâton. Il a été trouvé encore dans la meme place un petit morceau d'étoffe de la grandeur de trois a quatre pouces, percé de deux dentées. Ensuite de quoi, les valets des limiers et les dits gardes se sont tous mis a courir le bois. D'abord, ils ont trouvé une partie de vetement tout déchiré et tout auprès une grande éffusion de sang. Plus haut encore, il a été trouvé une partie de juppon toute délabrée par les plis qui étaient séparés, tout percé et remplis de sang. Beaucoup plus haut, dans une place de bruyère, a été trouvé, tout nu, le cadavre de cette fille, la gorge toute percée des crocs de cette cruelle bête, ayant la cuisse gauche toute mangée jusqu'a l'os. Cet animal l'a coupée et rongée tout pres de l 'emboiture de la hanche, et au ventre il n'a été aperçu que des meurtrissures et des égratignures des ongles que lui a fait cet animal en la dévorant."

Autre témoignage, concernant encore une jeune fille, Marie-Jeanne Vallet, domestique du curé de Paulhac, elle aussi attaquée par la bête:

"Ladite Vallet lui a porté dans le poitrail de toute sa force un coup de la baillonnette qu'elle portait. M Antoine a vu la baillonnette teinte de sang sur une longueur de trois pouces. La bête une fois touchée a poussé un cri en portant une patte de devant à se blessure, puis s 'est roulée dans la rivière et a disparu. Au dire de Jeanne Vallet et de Thérèse, sa sœur, elle est à peu près de la taille d'un gros chien de troupeau, ayant une tete très grosse et plate, la gueule noire et de belles dents, le collier blanc, le col gris, beaucoup plus grosse par devant que par derrière, et le dos noir".

Les paysans, épuisés et découragés, affamés par de mauvaises récoltes, ne savent vraiment plus à quel saint se vouer. Le 20 septembre, François Antoine est pourtant optimiste: on l'a prévenu qu'un très grand loup rôde avec sa famille dans le bois de Pommières, en Auvergne. Cette fois-ci, il faut réussir. Le bois est encerclé, l'animal cerné. Il apparaît enfin du détour d'un sentier, et on va le cribler de balles, jusqu'à ce qu'il tombe raide mort. On s'approche de lui, on le tourne, on le retourne, pas de doute pour les chasseurs: il s'agit bien de la Bête de Gévaudan, reconnaissable aux cicatrices laissées par les nombreuses blessures qu'on lui avait infligées auparavant, notamment le coup de baïonnette. Désormais, en dépit de quelques fausses alertes, le Gévaudan va retrouver son calme. Selon les pessimistes, la Bête aurait laissé derrière elle plus de 200 victimes, et même les plus raisonnables estiment qu'elle a tué au moins 50 personnes, pour la plupart des enfants de moins de quinze ans.

L'analyse de tels phénomènes est bien délicate. On ne peut nier qu'il y ait dans tout cela une part de vérité, mais très vite se développe une sorte de psychose collective, accompagnée de ce que l'on peut raisonnablement appeler des troubles hallucinatoires. Il faut dire que le XVllle siècle accumule ce genre de psychoses, dont les convulsionnaires de Saint-Médard, à Paris, sont l'exemple le plus connu. Il n'est pas inutile de rappeler que toute cette région des Cévennes et du Gévaudan a connu elle-même ses convulsionnaires, fanatiques protestants victimes de la révocation de l'Édit de Nantes. L'un d'eux, Abraham Mazel, aura ses premières visions en 1701. Voici comment il raconte lui-même une de ses crises d'hystérie:

"L'esprit vint sur moi d'une maniere si terrible que les agitations qu'il causa dans tout mon corps portaient la crainte et la frayeur dans l'âme de ceux qui me regardaient. Enfin, ma bouche ayant été ouverte prononça un assez long discours".

Tous ces fanatiques, plus connus sous le nom de Camisards, seront massacrés non sans avoir auparavant opéré plusieurs raids sanglants contre les hommes d'Église. Puis c'est le silence, un énorme silence à la mesure de l'oppression catholique qui écrase les Cévennes. Hasard ou non, c'est dans cette même région qu'apparaît 60 ans plus tard la Bête du Gévaudan...

Sorte de Marylin Monroe de l'Histoire, la Bête du Gévaudan connaîtra par la suite quelques pâles imitations, parmi lesquelles il nous faut signaler dès 1766 la "Bête féroce de Sarlat", dans le Périgord, dont la particularité est de s'attaquer non aux femmes, mais aux hommes ! En 1814, c'est au tour de la "Bête féroce d'Orléans" de connaître un certain succès : elle déchire et dévore les pauvres habitants des campagnes, dévore des familles entières, abîme et détruit tout ce qui se trouve à sa rencontre, et fait un carnage affreux, si l'on en croit la légende illustrant une gravure de l'époque. On écrit même une complainte à son propos ; le style n'en est pas génial, mais il nous faut imaginer l'effroi de l'auditoire qui entendait de pareils couplets.

Il faut dire que la littérature de colportage était à l'affût de ce genre d'événements, et qu'elle n'hésitait pas à en tirer le maximum, quitte à reprendre plusieurs fois la même information en la situant dans des villages différents, après tout les gens n'iraient pas vérifier et il faut bien vivre ! Dès 1766 les bois gravés de la Bête du Gévaudan avaient servi pour décrire la Bête de Sarlat. Plus amusant encore, Daniel Bernard, auteur d'un remarquable ouvrage sur le loup (L'HOMME ET LE LOUP, éd. Berger-Levrault) a relevé le même article dans deux feuilles différentes publiées à un an d'intervalle dans deux départements voisins .

Dans ces conditions, on comprend mieux le développement des paniques collectives qui s'emparaient parfois de certains villages : à l'époque, on n'avait pas encore découvert le cancer et le sida pour effrayer les populations ; alors on se contentait du loup, et cela marchait très bien !

 

 

Les histoires qui font l'Histoire